Johny Pitts : Le Manifeste Millennials

Johny Pitts : Le Manifeste Millennials

Photographe, journaliste, écrivain et activiste, Johny Pitts multiple savamment les casquettes. Il est l’auteur du très remarqué Manifeste de la Jeunesse, aux éditions Les Arènes. Basé à Londres, le talentueux trentenaire a parcouru les 4 coins du globe à la rencontre de Millennials, de Hong Kong en passant par la forêt amazonienne brésilienne. A rebours des études prédisant l’avènement d’une Génération Y aux 1000 et 1 défauts ou de l’imaginaire fantasmé d’une génération ultra-connectée et célébrée, Johny Pitts nous livre une série de portraits sincères et captivants. Rencontre avec le portraitiste des digital natives.

Quel a été le point de départ de ton initiative ?

La simple curiosité ! Je me suis aperçu qu’en dépit de tous les clichés sur le narcissisme ou le caractère apolitique de cette Génération Y, je connaissais finalement assez peu de choses sur ces jeunes avec lesquels j’ai seulement 10 à 15 ans d’écart. Je suis né avant l’avènement du digital, à une époque où le monde étant encore sans smartphones et sans réseaux sociaux ! Cette nouvelle génération fait l’objet de multiples fantasmes et idées reçues. Lorsque j’ai commencé à écrire mon livre, notre monde était en pleine évolution - notamment suite au Brexit et l’arrivée de Trump ; en parallèle, je suis devenu père. Mon travail d’écriture est devenu un prétexte pour partir à la rencontre de cette jeunesse qui incarne une certaine idée du futur et m’interroger sur le monde dans lequel grandirait ma fille.

Pourquoi le titre « Manifeste », tu souhaitais écrire un livre engagé ?

Ce qui m’a beaucoup frappé, c’est à quel point ces jeunes s’attaquaient à de gigantesques problématiques : la politique, l’économie, l’écologie… ils disposent d’opportunités sans précédent : ils ont entre leurs mains des technologies bien plus puissantes que celles dont disposaient la NASA lors des premières missions sur la lune ! J’ai donc décidé d’écrire cette série de portraits et de clôturer cet ouvrage par un manifeste qui condenserait ces deux années d’écriture et de voyages et inciterait de façon très concerte à l’action grâce aux conseils reçus au fil des rencontres. Je souhaitais que ce livre soit un outil qui incite au changement.

Comment as-tu fait justement pour éviter les clichés uniformisants ?

Le voyage a été un élément déterminant. J’ai trouvé pléthore de blogs et de listes détaillant par le menu le travail de cette jeunesse, mais il était évident que ces auteurs avaient travaillé par échanges d’emails interposés. Paradoxalement, la clé de mon livre réside dans le fait que je me suis concentré sur des méthodes « old school » : fonctionner off-line, rencontrer physiquement des gens, observer leur environnement, échanger avec leurs parents, aller dans leurs écoles, s’immerger dans leur communauté, les étudier à l’oeuvre… Mies Van Der Rohe a l’habitude de dire : « God is in the details ». Pour moi, il était essentiel de les voir en action, révéler certains traits de caractère ou parler de leur combat. Je ne souhaitais pas que ce livre soit une célébration aveugle d’une génération. J’ai voulu construire une série de portraits nuancés, qui permettent à chacun de se projeter au travers d’histoires humaines et tangibles. Au final, ces parcours nous montrent à quel point le succès est plus le fruit de la compassion et de la persévérance que du seul génie.

Ton livre présente les portraits de jeunes ingénieux, actifs et entrepreneurs de leur vie. L’optimisme, c’est ton parti pris ?

Mon travail résulte d’une démarche optimiste. Le fait même d’écrire un livre, même si le sujet était « pessimiste », serait déjà en soit un acte optimiste. On écrit parce qu’on espère provoquer le changement, parce qu’on pense que les gens vont nous lire et que nous pouvons influencer des vies pour le meilleur. En Occident, nous avons développé une incroyable capacité à être cynique et à détecter tout ce qui ne va pas dans notre monde… le simple fait de penser que nous pouvons avoir un impact et changer le monde peut sembler arrogant. La jeunesse que j’ai rencontré est pleine d’optimisme et n’a pas peur de s’attaquer aux grands problèmes de ce monde. Ils se disent juste « voilà le problème, comment pouvons nous le changer ? Et bien, essayons ! ». Je pense que plus que jamais notre monde a aujourd’hui besoin de ce type d’engagement… En fait, c’était très facile d’être optimiste au contact de toute cette jeunesse qui change le monde et fait un travail formidable !

L’école est perçue comme étant en décalage avec notre époque. Tu peux nous expliquer ta vision de l’éducation ?

Je ne suis pas certain de « ma vision », en revanche, les jeunes que j’ai rencontré décrivaient une école qui devrait plus se concentrer sur la philosophie et la pratique, plutôt que sur le modèle « apprendre par coeur ». Ils considèrent que l’école devrait proposer un environnement dynamique qui encourage les esprits créatifs et incite à la pensée critique plutôt que l’apprentissage de simples leçons, sanctionnées par des tests de mémoire. Concrêtement, la réforme du système éducatif en lui-même est très complexe et le corps professoral est déjà soumis à de multiples pressions. La plupart des écoles occidentales offrent un bagage éducatif correct et la plus part des jeunes que j’ai rencontré ont lancé leurs projets en dehors de l’environnement scolaire. Nous vivons à une époque où il est plus que facile d’échanger par mail avec des mentors et des institutions, où il est possible de rencontrer les gens qui vous inspirent….

Au final, peut être que « ma vision » de l’éducation serait justement une éducation qui réconcilie les enseignements scolaires et les passions extra-scolaires. La connaissance est aujourd’hui disponible partout, en dehors de l’école. Un jeune étudiant peut rencontrer des pairs à l’occasion d’événements scientifiques ou technologiques, échanger en ligne avec son auteur ou son philosophe favori, s’éveiller en visitant des centres culturels gratuits ou en regardant des conférences TED.

J’ai grandi dans un environnement populaire, dans une ville où l’exposition à la culture était faible. Aujourd’hui, même des personnes comme Kelvin Doe, qui vivent dans la pauvreté, en Sierra Leone, dispose d’un certain accès au savoir et à l’inspiration, qui n’aurait jamais été possible il y a quelques décennies grâce à la démocratisation du savoir provoquée par Internet.