Geek is the new chic : Rencontre avec la Holberton School

Geek is the new chic : Rencontre avec la Holberton School

Aucune connaissance en informatique requise. Scolarité gratuite. Pas de cours mais du tutorat. Fondée par trois ingénieurs français, la Holberton School dépoussière les codes de l’éducation traditionnelle. Basé au coeur de la Silicon Valley, le modèle a rapidement convaincu de prestigieux investisseurs, parmi lesquels Jerry Yang, ex-patron de Yahoo. Avec déjà plusieurs promotions à son actif, Sylvain Kalache, co-fondateur, revient sur les raisons du succès.

Toi et tes acolytes avez quitté vos postes chez Docker, Linkedin et Apple pour monter une école d’informatique, quelle était l’idée de départ ?

Julien et moi étions impliqués dans le monde de la Tech via deux grands axes: nos emplois respectifs et while42. Que ce soit lors de discussion avec des membres de while42, le plus large réseau pour les ingénieurs en informatique français, qu’avec nos emplois à Docker et LinkedIn, le son de cloche était le même : il y a une énorme pénurie d’ingénieurs qualifiés en informatique. Pire, la nouvelle génération qui sort des Universités, après quatre ou cinq ans d’études et pour beaucoup un prêt étudiant cauchemardesque, ne sont pas qualifiés pour être embauchés.

Nous étions convaincus qu’il y avait quelque chose à faire pour améliorer la situation. Nous étions familiers avec les méthodes d’enseignement alternatives, inspirées de l’éducation progressive, comme pratiqué par EPITECH en France. Nous avons réfléchi pendant deux ans l’idée d’ouvrir un nouveau type d’école pour former des ingénieurs en informatique d’exception, “at scale”.

Le manque d’ingénieurs en informatique est patent en France, pourquoi as-tu lancé Holberton aux Etats-Unis ?

La France a un système éducatif bien meilleur qu’aux États-Unis, très perfectible certes, mais la qualité des ingénieurs Français est en générale supérieure à celle des US. Cerise sur le gâteau, le coût de l’éducation en France est bien plus raisonnable qu’aux États-Unis, voire même gratuit...

Julien et moi vivions à San Francisco depuis plusieurs années et le manque en ingénieurs est très prononcé aux US, actuellement 600,000 postes non pourvus aux US dont 10% en Silicon Valley. La région de San Francisco est le centre incontesté de la Tech, on y trouve les meilleurs boites et aussi des critères haut en terme de sélection pour le recrutement des ingénieurs : si nous arrivons à former des ingénieurs pour Apple, NASA, LinkedIn Tesla… Ça serait un signe que notre éducation serait efficace pour le reste du monde.

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Finalement la Silicon Valley nous permettrait d’avoir accès à l’un des meilleurs réseaux de professionnels de la Tech au monde, pour créer les fondations de l’école et de son curriculum.

Vous n’exigez aucune connaissance informatique en pré-requis, pourtant votre sélection est réputée très rude. Comment fonctionne votre processus de sélection ?

Notre sélection est automatisée, le staff de la Holberton ne sélectionne pas les candidats, notre algorithme de sélection s’en charge. Cela évite la discrimination, le biais humain et nous permet de pouvoir évaluer des milliers de candidats rapidement. L’algorithme de sélection se base sur trois grands critères : motivation, talent et la capacité à collaborer.

La motivation est nécessaire car le programme de la Holberton est intense et très demandeur. Pour la première partie du curriculum, les étudiants sont formés pour pouvoir décrocher un stage à la fin des neuf mois initiaux et la plupart arrivent avec aucune connaissance en informatique et trouvent des stages et emplois dans les meilleurs boites de la Silicon Valley comme NASA, Tesla, LinkedIn, Apple, Dropbox, Nvidia… Pas de secret ici, il faut une motivation suffisante pour réussir à encaisser la charge de travail.

Nous sommes tous différents et nous apprenons tous d’une manière différente. Bien qu’Holberton convient à beaucoup d’entre nous, le format sans professeur et sans cours peut-être incompatible avec certains. Le talent est pour nous la capacité d’un étudiant à être efficace dans ce type d'apprentissage. La capacité à collaborer est clé pour nous. Notre éducation est basée sur l'apprentissage par les pairs, les candidats qui ne souhaitent pas à collaborer sont écartés. Au final, nous avons un taux de sélection très bas, car nous avons beaucoup de candidatures mais aussi parce que nous avons très peu de places, cela devrait évoluer !

Le cycle de scolarité dure deux ans et est uniquement axé sur la pratique. Pourquoi ce choix ?

Un boulanger va apprendre à faire le meilleur pain via la pratique en cuisinant, non pas en lisant un livre ou en écoutant le meilleur boulanger parler. C’est un classique, la recette semble simple et le résultat de la personne qui me l’a confiée était délicieux, mais lorsque je la cuisine, le résultat est désastreux.

C’est la même chose pour l’informatique, un ingénieur va devenir bon en pratiquant. Cela ne veut pas dire qu’il faut ignorer la théorie et les concepts de bases de l’informatique, tout cela peut-être appris via notre méthode project.

Après deux ans, les étudiants auront acquis deux choses: les skills nécessaires pour pouvoir décrocher un job et être efficace de suite: les “hard-skills” savoir développer avec des langages de programmation bas et haut niveau et manager des système. Mais aussi des “soft-skills” comme la capacité à collaborer, travailler en équipe, public-speaking, personal branding… et également la capacité à apprendre par soi-même : les compétences qu’il faut pour pouvoir continuer à apprendre et pro !

En complément, le modèle d’éducation se fonde beaucoup sur la peer-education, tu peux nous en dire plus ?

On s’inspire énormément de l’éducation progressive, une méthode inventée à la fin du 19ème siècle qui inclut un set de valeur qui, je pense, est nécessaire à tout bon professionnel :

  • Le focus sur apprendre en faisant
  • Un curriculum qui se focus sur des thèmes précis
  • Un focus sur problem solving et critical thinking skills
  • Des projets en groupe pour développer sa capacité à collaborer
  • Une éducation forme des individus socialement responsable
  • Une éducation qui vise à faire entrer les étudiants à être des “life long learners”
  • La diversification des sources qui vont apporter le savoir, pas juste des livres par exemple !

Tu t’es démarqué des formations éclairs de type « bootcamps » qui ont fleuri ces dernières années. Le parti pris d’Holberton est plutôt de former des « ingénieurs full-stack » ?

Il n’y a pas de magie, il n’est pas possible de devenir un ingénieur informatique hautement qualifié en quelques mois. Les coding bootcamps peuvent être divisés en deux gros groupes: Ceux qui acceptent des candidats sans connaissance informatique : ils sortent du programme très juniors, et il est très difficile pour eux de trouver un emploi. C’est un bon pas pour découvrir le monde de la Tech et voir si c’est quelque chose qui peut plaire, mais ça ne forme pas des ingénieurs de qualité. Ceux qui acceptent des ingénieurs existants, qui ont des bonnes bases mais ont besoin d’un petit coup de pouce pour atteindre le niveau suffisant pour décrocher un job, ou bien pour apprendre le dernier langage de programmation à la mode qui va leur permettre de décrocher un meilleur job avec un meilleur salaire.

La mission d’Holberton n’est pas de fournir un atelier de découverte de la Tech, ni d'accélérer la formation de développeurs. Notre mission est de former des étudiants qui n’ont aucune connaissance en informatique à devenir les meilleurs ingénieurs informatique de leur génération, en deux ans. Nous sommes plutôt un remplacement au à l’université, d’où la non-affiliation aux bootcamps. Nous avons simplement des missions différentes.

Les femmes sont souvent rares dans la tech, ta promo compte 40% de femmes… Quel est ton secret ?

Le processus de sélection automatique permet de retirer la discrimination, mais de façon aussi importante, le biais humain qui est dans chacun d’entre nous et que nous ne pouvons désactiver.

Quel est ton regard aujourd’hui sur le système éducatif ?

Notre système éducatif est vieux et son immobilisme commence à avoir un fort impact négatif sur notre société, nous formons des individus qui sont incapables de contribuer à notre société qui leur permettra de subvenir à leurs besoins. Il est aussi très rigide, si la méthode d’enseignement ne correspond pas à votre profil, vous êtes alors considéré comme un échec. C’est un cliché que tout le monde connaît, il y a beaucoup d’individus brillants qui ont changé notre histoire, qui étaient mauvais à l’école. Nombre d’entre nous avons aussi nos histoires des premiers de la classe qui finalement ne réussisse pas leur carrière professionnelle, n’est-ce pas étrange ?

Je ne dis pas que l’éducation que l’on fournit est inutile, cependant nous nous devons de faire évoluer notre système éducatif pour former des citoyens et professionnels du 21ème siècle, et non pas du Moyen-Age quand la seul façon d’être éduqué était d’aller dans les monastères pour écouter le savoir des moines… C’est plus ou moins toujours la même chose, il suffit de remplacer monastère par école et moine par professeur.

Ton école est en vraie rupture avec les schémas éducatifs traditionnels, comment fais-tu pour évangéliser ?

L’éducation est l’une des industries les plus importantes pour notre société. Nous avons tous une opinion dessus. Que l’on soit étudiant, parent, une entreprise, un gouvernement ou même une banque… Il y a beaucoup de personnes à convaincre.

La satisfaction et les résultats de nos étudiants et entreprises sont clés. Nos étudiants adorent Holberton, beaucoup nous disent “c’est la première fois que je suis content de me lever le matin pour aller à l’école”. Les entreprises qui embauchent nos étudiants les adorent. Les étudiants et managers en parlent autour d’eux, le bouche à oreille fonctionne à merveille.

Nos étudiants décrochent des stages et emplois dans les boîtes de la Silicon Valley, incluant parmi les meilleures : NASA, Apple, Docker, Dropbox, Tesla, LinkedIn, Nvidia… Combiné au fait que chacun, qu’importe son âge, sa situation financière ou son parcours professionnel ou scolaire puisse appliquer et devenir étudiant, c’est une recette qui pourrait résoudre le problème des 600,000 emplois dans la tech non pourvus au États-Unis. C’est un sujet qui attire la presse et nombres de publications couvre l’école, incluent le New York Times.