Future of Work : le décryptage de Laetitia Vitaud

Future of Work : le décryptage de Laetitia Vitaud

La moitié des métiers actuels devraient disparaitre d’ici moins de 10 ans. Précarication, automatisation… le numérique suscite fantasmes et appréhensions. Pour lever le voile sur ces nouvelles tendances, nous sommes parties à la rencontre de Laetitia Vitaud, auteure de Faut-Il avoir peur du numérique ? Entrepreneuse et tête penseuse 3.0, Laetitia démystifie un à un les clichés et idées reçues liées à la transformation numérique et l’évolution de notre modèle du travail.

Peux-tu nous raconter ton parcours ?

Après avoir enseigné pendant 10 ans (en classes préparatoires et à Sciences Po), j’ai eu envie de vivre autre chose. J’ai quitté la fonction publique, mon métier et la France pour faire du recrutement pour une grande entreprise américaine à Londres. Ça n’a pas duré car ça ne me correspondait pas. Je rêvais d’une manière de travailler qui me permette à la fois d’observer le monde, de lire, et d’écrire, dans la plus grande autonomie possible. Aujourd’hui, j’ai mon entreprise, Cadre Noir, que j’ai créée pour faire de la recherche et du marketing autour des sujets du futur du travail et de la consommation. Je travaille avec des startups qui dessinent le futur du travail et avec le monde de la grande distribution qui cherche à comprendre le consommateur de demain.

Quelles sont selon toi les principales transformations portées par le numérique ?

Le numérique a brouillé un certain nombre des catégories avec lesquelles nous avions l’habitude d’observer le monde et d’organiser notre travail et nos institutions. Par exemple, la distinction entre travail et consommation se brouille toujours davantage, et je m’intéresse beaucoup à cette intersection.

Les consommateurs créent en effet de la valeur lorsqu’ils utilisent leurs applications numériques préférées — certains économistes parlent de “travail gratuit” à ce sujet. Ils veulent être plus “acteurs” de leur consommation et rejettent de plus en plus les produits standardisés et la communication top-down de l’époque fordiste. Ils veulent que tout soit personnalisé, et souvent ils veulent même faire eux-même, comme l’illustrent le mouvement des makers et la mode du Do It Yourself.

Les travailleurs, eux, sont devenus consommateurs de leur travail : ils veulent “goûter” leur travail et en jouir. Ils exécutent des missions et occupent des postes dans des entreprises. Ils exécutent des missions et occupent des postes dans des entreprises auxquelles ils ne restent pas fidèles longtemps. C’est pour cela que les entreprises cherchent tant à développer leur “marque employeur”. Elles doivent séduire ces travailleurs-consommateurs en quête de sens, d’épanouissement et de stimulation.

De la même manière, les frontières se brouillent entre les actifs et les inactifs (étudiants ou retraités), parce que les différentes phases de la vie se mêlent et se chevauchent. Il est devenu banal de changer de carrière, voire de métier plusieurs fois dans une vie, se former tout le temps, et pourquoi pas, prendre sa retraite plusieurs fois dans sa vie pour pouvoir mieux se relancer dans un nouveau projet. Du coup, toutes nos institutions sont à réinventer : l’éducation, la protection sociale.

Dans ton ouvrage « Faut-Il avoir peur du numérique ? », tu expliques que le numérique est source de nombreuses peurs, quelles sont les premières craintes à dissiper ?

Le numérique inspire de nombreuses peurs, comme celles de la précarisation, de la paupérisation et de l’augmentation des inégalités. Il ne s’agit pas forcément de les “dissiper” mais plutôt de reformuler la question. Comment faire levier du numérique pour une meilleure répartition des richesses ? La précarisation n’est pas une fatalité : à nous d’utiliser le numérique pour inventer de nouvelles institutions et de nouveaux modèles socialement équitables ! Par exemple, je suis convaincue qu’un nouveau type de syndicalisme reste à inventer, fondé sur une alliance entre les employés et les clients. C’est quelque chose de cette nature qui se passe aux Etats-Unis avec les mouvements en faveur de la hausse du salaire minimum. Ça a marché là-bas notamment dans le secteur de la restauration.

En fait, le numérique n’apporte pas que les problèmes, il apporte aussi les solutions ! Si les nouveaux indépendants du numérique sont précarisés ou moins protégés, eh bien des nouveaux services sont créés pour répondre à leur besoin. Ainsi, la plateforme Hopwork veut redonner du pouvoir aux freelances sur un marché où ils ont été “commoditisés”. En valorisant leur profils autour de leur réputation et en se portant garant des paiements —les impayés sont un des gros problèmes auxquels les freelances font — Hopwork contribue à rendre les freelances moins “précaires” ! D’autres startups proposent de réinventer pour eux l’assurance ou la banque : c’est le cas de Wemind, qui assure les travailleurs indépendants et leur propose une garantie logement, ou de Shine, qui propose d’inventer la banque mobile qui répond à leurs besoins. Ce sont des entrepreneurs qui conçoivent les services nécessaires pour pallier les insuffisances des institutions classiques. Parler des “peurs”, ça incite à protéger le statu quo et les insiders, alors qu’il faudrait plutôt soutenir ceux qui offrent des solutions nouvelles.

Selon toi, dans quelle mesure le numérique transforme-t-il en profondeur l’entreprise et son mode de fonctionnement ?

Le numérique transforme en profondeur l’entreprise et son mode de fonctionnement de plusieurs manières. D’abord, avec le brouillage des catégories dont je parlais tout à l’heure. Aujourd’hui, une part croissante de la valeur est créée en dehors des entreprises : par les utilisateurs, par des amateurs, par des prestataires, par des freelances. Ça pose des questions très profondes à toutes les organisations : comment manager une équipe quand une partie croissante de celle-ci n’est pas composée par les salariés de l’entreprise ?

Les outils permettent aujourd’hui à de nombreux employés de travailler ensemble de manière asynchrone. Plus forcément besoin d’être ensemble en même temps et au même moment pour travailler : on peut travailler à distance à des moments différents. Que ce soit grâce à Google Doc, Slack, Workplace, ou Skype, le télétravail est en train de se banaliser. Il interroge la “notion” de culture en entreprise. La culture ne peut plus être exclusivement attachée à un lieu. Entre la montée en puissance des freelances et la banalisation du télétravail, le management à l’ancienne n’a plus lieu d’être.

Certaines startups de la Silicon Valley -notamment Netflix- vont très loin en matière d’innovation managériale. Quelles sont les bonnes leçons à en tirer ?

La leçon principale à tirer d’une entreprise qui a poussé loin le concept d’empowerment de ses salariés, c’est qu’on travaille mieux quand on vous fait confiance. L’idée qu’il faille surveiller l’employé en train de travailler n’est plus appropriée. La plupart des actifs d’aujourd’hui, notamment les plus jeunes, veulent travailler de manière autonome et flexible. C’est comme ça qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ça passe par la confiance. Le principe RH fondamental de Netflix, c’est ça. Ils disent ne recruter que des “adultes responsables” pour pouvoir leur laisser la liberté d’organiser leur travail comme ils l’entendent. Il y a moins de règles, moins de hiérarchie, moins de services administratifs... L’organisation en est plus agile et plus efficace. C’est aussi l’une des manières de recruter les meilleurs talents.

50% des métiers d’aujourd’hui sont amenés à disparaitre d’ici quelques années. quels sont les profils de demain ? Tu parles beaucoup des « profils atypiques » qui auront la côte, peux-tu nous en dire plus ?

On a tendance à imaginer un futur très high tech où tout le monde sera ingénieur. Je n’y crois pas du tout. Nos populations vieillissent et nous serons toujours plus dépendants. Nous aurons besoin de plus de services de proximité et de soins. C’est là que sont la plupart des emplois de demain. Le grand défi sera de valoriser et réinventer ces emplois. Pourquoi ces emplois ne seraient-ils pas des emplois qualifiés et créatifs ? On peut imaginer créer des nouvelles offres artistiques et éducatives pour les personnes âgées. Je recommande ce beau documentaire d’Arte sur un danseur qui vient danser dans une maison de retraite avec “une jeune fille de 90 ans”.

Ce dont je suis persuadée, c’est que nous serons plus nombreux à composer nous mêmes notre travail et nos parcours. La notion même de “métier” pourrait devenir caduque. Il n’y aura plus que des “profils atypiques” ! Aujourd’hui, les “profils atypiques” sont ceux qui ne rentrent pas dans les cases parce qu’ils ont fait trop de choses différentes. Demain, ça sera complètement banal de faire plusieurs choses, soit en même temps, soit les unes après les autres. Par envie et/ou par nécessité.

Quant aux entreprises qui seront toujours là, elles auront besoin de ces travailleurs-là pour continuer à se réinventer et répondre aux besoins de leurs clients...

Les attentes de chacun évoluent, et le freelancing a le vent en poupe, comment expliquer cette tendance ?

Une enquête faite par Hopwork auprès des freelances de sa plateforme révèle que ces freelances ont choisi d’être indépendants à 90%. Le désir de liberté et d’autonomie au travail est puissant chez de plus en plus d’actifs. C’est principalement pour ça qu’il choisissent le travail indépendant. C’est aussi pour choisir leurs missions et leurs projets. Ils cherchent plus de sens dans leur travail. En dix ans, le nombre des freelances a plus que doublé. Il est très probable que cette croissance se poursuivra au même rythme au cours des prochaines années...